La faim de changement: lettre ouverte aux Gouvernements Africains

En 2020, le monde entier a su ce que c'était que d'avoir faim. Des millions de personnes n'ont pas mangé à leur faim, les plus désespérés étant maintenant confrontés à la famine. En même temps, l'isolement a pris un nouveau sens, les personnes seules et les plus éloignées ont été privées de contact humain quand elles en avaient le plus besoin, tandis que les nombreuses victimes de Covid-19 ont été privées d'air. Pour nous tous, cette expérience humaine a été loin de satisfaire les besoins les plus élémentaires. 

Par : Agnes Kalibata*

La pandémie nous a donné un avant-goût d'un avenir aux limites de l'existence, où les gens vivent dans le dénuement, les gouvernements se heurtent à des impasses et les économies périclitent. Mais elle a également alimenté dans le monde entier un appétit de changement sans précédent, pour empêcher que cette situation ne devienne notre réalité à long terme.

Malgré tous les obstacles et les défis auxquels nous serons confrontés dans les semaines et les mois à venir, je commence l'année 2021 avec un immense sentiment d'optimisme et l'espoir que le grondement de nos estomacs et le désir dans nos cœurs puissent devenir un rugissement collectif de défi, de détermination et de révolution pour rendre cette année meilleure que la précédente et l'avenir plus radieux que le passé.

Cela commence par l'alimentation, forme de subsistance primordiale. C'est leur alimentation qui détermine la santé et les perspectives de près de 1,35 milliard d'Africains. C'est le secteur de l'alimentation qui emploie plus de 500 millions de personnes dans la seule agriculture africaine et qui offre la promesse de croissance économique et de développement. Et nous avons découvert que notre alimentation affecte jusqu’à nos écosystèmes, jusqu'à l'air que nous respirons, à l'eau que nous buvons et au climat dont nous jouissons, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau.

Même avant la pandémie, 2021 était destinée à être une « super année » pour l'alimentation, une année où la production, la consommation et l'élimination des aliments allaient enfin recevoir l'attention qu’elles méritent dans le monde entier, avec l'organisation par les Nations Unies du premier Sommet mondial sur les systèmes alimentaires. Mais avec deux années d'avancées désormais concentrées sur les douze prochains mois, 2021 prend encore davantage d’importance.

Après une année de paralysie mondiale, causée par le choc de la Covid-19, nous devons canaliser nos angoisses, nos peurs, notre faim, et surtout notre énergie et les transformer en action, et prendre conscience qu'en transformant les systèmes alimentaires pour qu'ils soient plus sains, plus durables et plus inclusifs, nous pourrons nous rétablir de la pandémie et limiter l'impact des crises futures.

Le changement dont nous avons besoin exigera que chacun de nous pense et agisse différemment, car le fonctionnement des systèmes alimentaires représente un enjeu pour tous, et nous avons tous un rôle à jouer. Mais maintenant, plus que jamais, nous devons nous tourner vers les dirigeants de nos pays pour qu'ils tracent la voie à suivre en réunissant les agriculteurs, les producteurs, les chercheurs, les transporteurs, les épiciers et les consommateurs, en écoutant leurs difficultés et leur point de vue et en s'engageant à améliorer chaque aspect du système alimentaire pour le bien de tous.

Les décideurs politiques doivent écouter les 450 millions de petits agriculteurs africains, qui sont les garants des ressources servant à produire une grande partie de notre nourriture, et aligner leurs besoins et leurs défis sur les perspectives des environnementalistes et des entrepreneurs, des chefs et des restaurateurs, des médecins et des nutritionnistes pour développer des engagements nationaux.

Nous commençons 2021 avec le vent en poupe. Plus de 50 pays se sont joints à l'Union Africaine pour participer au Sommet sur les systèmes alimentaires et à ses cinq piliers prioritaires, ou pistes d'action, qui portent sur la nutrition, la pauvreté, le changement climatique, la résilience et la durabilité. Par ailleurs, plus d'une vingtaine de pays ont désigné un organisateur national pour accueillir une série de dialogues au niveau national dans les mois à venir, processus qui viendra soutenir le Sommet et définir le programme d’actions jusqu'en 2030.

Et ce n'est qu'un début. J'appelle de toute urgence tous les États Membres des Nations Unies à se joindre à ce mouvement mondial pour un avenir meilleur et plus satisfaisant, à commencer par la transformation des systèmes alimentaires. J'invite les gouvernements à fournir une plate-forme qui ouvre le dialogue et guide les pays vers des changements tangibles et concrets. Et j'encourage tous ceux qui ont du cœur au ventre à s'impliquer cette année dans le processus du Sommet sur les systèmes alimentaires et à entamer le parcours de transition vers des systèmes alimentaires plus inclusifs et durables.

Le Sommet est un « Sommet des peuples » pour tous, et son succès repose sur l'implication de tous, partout dans le monde, en participant aux enquêtes de suivi des actions, en rejoignant la communauté du Sommet sur le web et en s'inscrivant pour devenir des Champions des systèmes alimentaires qui s'engagent à améliorer les systèmes alimentaires dans leurs communautés et circonscriptions.

Trop souvent, nous disons qu'il est temps d'agir et de faire la différence, puis continuons comme avant. Mais il serait impardonnable de laisser le monde oublier les leçons de la pandémie dans notre hâte à retrouver une vie normale. Tout nous dit que nos systèmes alimentaires doivent être modifiés, maintenant. L'humanité a faim de changement, il est temps de la rassasier.

*Agnes Kalibata, Envoyée spéciale du SG de l’ONU pour le Sommet sur les systèmes alimentaires de 2021

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